samedi 3 mars 2012

Page 4 (Julien D.)

[Compilation des épisodes de la semaine, formant la page 4 du texte de 008 dont Julien D. assure la rédaction, en l'absence de 008.]

Christobal ne s’était absenté qu’une seconde. Une seule. Une petite. Il avait tourné la tête, attrapé son café et lors de ce fugace instant – une seule seconde, ou peut-être deux… tout au plus –, quelque-chose avait changé sur l’écran. Quelque-chose avait disparu de l’écran de contrôle. Il était là, qui pulsait tranquillement à la périphérie de son champ de vision, presque sur le rebord et pouf… Christobal examina l’écran de haut en bas, de gauche à droite. Il effectua un balayage minutieux, c’est en tout cas ce qu’il dirait si on l’interrogeait – la réalité ressemblait plus à une panique oculaire, succession de regards strabiques et paniqués. Sa main se crispa sur la souris, il déplaça le pointeur dans tous les sens au cas où l’écho se serait caché au dessous. Non.
Plus
Il souffla, prit une gorgée de café, manqua de s’ébouillanter, manqua de s’étouffer et finit par laisser sortir la boisson qui fut rapidement absorbée par sa chemise. On disait de lui qu’il était du genre nerveux et maladroit. On se trompait, c’était bien pire. Il fallut que la caféine agisse pour que le contrôleur se décide enfin à prendre les plans de vol, les indicateurs, la météo, l’horoscope, le programme télé et l’annuaire en ligne, bref, tout ce qui était à même de lui donner une quelconque idée de l’appareil qui venait de disparaitre et ce qui avait bien pu arriver.
« Une seule une seule une seule seconde, une seconde… ». Il psalmodiait à voix basse son mantra façon Coué en tremblant de plus belle. Dans la salle, personne ne semblait avoir remarqué son manège. Las, le fruit de la connaissance était sur une branche bien trop haute pour ses jambes flageolantes. En désespoir de cause, il finit par décrocher son combiné téléphonique et composer un numéro. Il allait devoir l’appeler Elle.

La nervosité avait atteint son paroxysme. Ça le grattait de partout, ça le piquait et le café sur sa chemise le brulait. Il avala difficilement sa salive alors qu'il tapait les derniers chiffres. Depuis que Christobal travaillait ici, il n'avait du lui parler que trois fois, si l'on excepte les saluts discrets - mais respectueux - qu'il lui adressait lorsqu'il la croisait dans les couloirs. Elle, elle ne le regardait pas. Que voulez-vous, c'est comme ça avec les êtres supérieurs.
Elle était une légende à l'aéroport de Santiago. A la suite à un grand nombre d'erreurs d'aiguillage, un désordre constant et l'étroitesse des pistes, l'aéroport avait progressivement été déserté par les grades compagnies internationales qui lui préféraient celui plus pratique de Valparaiso. Ca avait jasé en haut lieu. On s'était étonné de ce qu'une capitale d'un pays comme le notre ne puisse accueillir de vol direct pour Sydney, Tokyo ou On-ne-sait-quelle-ile-du-pacifique. Bref, on l'avait envoyé. d'étranges histoires couraient sur elle. On la disait descendante des prêtres incas. D'autres pensaient plutôt à une sorte de super agent qui avait été formé par la CIA. D'autres encore avaient émis la certitude qu'il s'agissait simplement de la maîtresse du ministre des transports. Il y avait d'autres histoires, plus sombres et farfelues. Lorsqu'on l'avait vu arriver, certains s'étaient permis des réflexions déplacées, des familiarités excessives. Ils avaient vite disparu. a la cantine, la rumeur apparut qu'elle les avait sacrifiés aux dieux Cargo encore vénérés en nouvelle-guinée, une offrande propitiatoire coulée dans le béton des pistes flambant neuves. Depuis son arrivée, on filait droit. On la craignait. On la vénérait. Certains extrémistes lui avaient installé une chapelle dans un ancien placard d'entretien. Un petit autel tout simple avec une bougie et une statue de la madone taillée dans une pierre noire. On venait lui faire des offrandes dans l'espoir d'un quelconque avancement, d'une promotion. Réalité ou non, on avait rasé les bosquets aux alentours de l'aéroport pour créer de nouvelles pistes, les avions s'étaient remis à bourdonner dans le ciel de la capitale et les guichets de nouvelles compagnies internationales avaient massivement refleuri. L'aéroport avait retrouvé sa place de numéro un.
Pendant ce temps, Christobal avait compté cinq bips. Personne n'avait répondu. Plus que trois et il se sentirait le droit de repasser le problème à quelqu'un d'autre, un subalterne qui se chargerait directement de lui expliquer. Encore deux. Elle ne décrochait toujours pas. Peut-être était-elle quelque-part dans les couloirs. Non, c'était un numéro de portable. Une. Il y était presque quand soudain:

"QUOI!"
Une main fine se saisit du téléphone. Un diamant cerclé d’or éparpilla quelques reflets irisés sur les murs du couloir. C’était une belle journée de printemps, de celles où rien de grave n’arrive, mais ça, elle n’en avait à peu près rien à foutre. Elle savait bien que les pépins n’attendaient pas que les pommes soient mûres. «QUOI» aboya-t-elle en décrochant. Un bredouillement tenta de se faufiler hors de l’enceinte et de ramper le long de son canal auditif. C’était tout à fait irritant. Elle s’arrêta. «SOYEZ PLUS CLAIR, ARTICULEZ !» Elle avait toujours la parole majuscule.

Ses talons claquèrent de plus belle. Elle fit élégamment voler ses cheveux derrière son épaule gauche.

"COMMENT ÇA PERDU, ON NE PERD PAS UN SIGNAL CHRISTOBAL. C'EST-A-DIRE ? UNE SECONDE ? CHRISTOBAL JE ME FICHE DE VOS EXCUSES, IL N’Y A PAS DE SECONDE QUI TIENNE. J’EN AI ASSEZ DE VOS EXCUSES, ALLEZ AU FAIT ! DES FAITS ! PAS DES METAPHORES ! ET PLUS VITE QUE ÇA !"

Elle avait rapidement compris la situation. C’était son job. Elle était une sorte de super ordinateur. Elle se dirigea comme une flèche vers un hangar de service où l’attendait une voiturette électrique. C’était son job. Elle se voyait bien en microprocesseur dernière génération, donnant des ordres à tout un système bricolé maison. C’était à peu près tout ce qu’elle tolérait comme métaphore. Claire et efficace comme un circuit intégré. Un aboiement attira l’attention d’un manutentionnaire, Un regard suffit à lui signaler son boulot. Impulsion. A l’autre bout du téléphone, ça tremblait toujours aussi fort. Son timbre changea, elle se radoucit. Il ne fallait pas que l’autre fasse une connerie avant qu’elle arrive. Et comme ça, il arrêterait peut-être de se justifier... Elle synthétisa la situation :

Mardi 17 avril, 15h37-15h57, vol Sidney-Santiago disparu des écrans. Défaillance ? Probable mais pas sur. Horaire d’arrivée prévu : 19h45. Contact quelconque ? Pas encore. Disparition des écrans : environ 3000 km du point d’arrivée, survol Pacifique.

Ça jactait dans tous les sens. La frénésie avait pris le sommet de la tour de contrôle. La panique de Christobal avait contaminé tout le monde. Il y eut un moment trouble où tout le monde se haranguait pour un oui pour un non, pour le café renversé, pour l’inattention et les résultats du match de foot de la veille. Le superviseur était particulièrement remonté. Il en voulait à Christobal de ne pas avoir été consulté avant, ce qui aurait certainement prouvé une vague capacité de réflexion chez le contrôleur, mais nous avons pu constater que ce n’était pas vraiment le fort de notre ami. La situation avait atteint son point critique lorsque tout le monde avait appris qu’Elle se déplaçait jusqu’à eux. Tous devinrent alors méthodiques. On s’activa à rendre les pupitres présentables, on passa un coup de chiffon sur les écrans, on déconnecta les comptes facebook et le poker en ligne, on vida les cendriers et on ouvrit les fenêtres pour aérer, bref, on remit tout en place comme on pensait qu’Elle voulait que ce soit. Il y eut un léger flottement dans le trafic aérien, on laissa les pilotes seuls juges de leur comportement ; heureusement, aucun accident ne fut à déplorer. On pouvait déjà sentir sa présence dans les murs depuis dix minutes lorsqu’Elle débarqua. Tout le monde avait regagné son poste, les écrans défilaient, les contrôleurs se concentraient sur leurs données ; l’essaim accueillait sa reine dans le calme.

Le responsable s’approcha à pas rapides, suivi de Christobal. Tous deux avaient pris l’air contrit de rigueur et fixaient le bout de leurs chaussures.

La réprimande attendue ne vint pas. Elle ne viendrait que bien plus tard, quand on aurait éclairci le sort de l’appareil. Pour l’heure, la situation nécessitait des éclaircissements. Où était l’avion ? Lui était-il vraiment arrivé quelque chose ? Il était à peine 16h 30 et il pouvait bien finir par se montrer - Peut-être même serait-il à l’heure. Bref, personne ne savait rien, sauf ceux qui en savaient un peu, et ceux-ci ne manifestaient pas l’envie de proférer autre chose que des excuses.

« ALORS ? »

La perspective d’une petite apocalypse à soi s’écarte à mesure que l’on plaque, à même la surface de la Terre, de nouvelles grilles, succession de réseaux en pelure d’oignon ; succession physique, sociale, électronique et spirituelle. Modélisation d’objets selon des coordonnées précises, chaque point s’inclut dans le grand tout. Chaque altération de cet état, chaque action individuelle, chaque vague sur la mer de l’information se transforme inexorablement en happening télévisuel collectif ou, plus discrètement, vient grossir les pourcentages de quelques études statistiques.
Justement, son intervention à Elle avait changé la nature métaphysique de l’événement. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Ce qui avait disparu des écrans devait y retourner, d’une manière ou d’une autre. On avait embauché les meilleurs hommes pour veiller à cet état du monde et, à mesure que tous ces spécialistes s’enfonçaient dans une nuit qui s’annonçait longue, occupée par un méticuleux travail de recoupement, une tragédie de groupe s’était transformée en catastrophe internationale. Terminé l’instant où seul un témoin guettait l’oiseau de feu depuis la rive, le monde s’était invité à dîner et, déjà, une poignée de chaînes de télévision australiennes, latino-américaines et asiatiques s’étaient mises à produire et produire encore pléthore d’images d’illustration bricolées à partir d’ancien reportages. L’une avait récupéré les navires australiens des manœuvres militaires estivales et les avait réaffectés à la recherche de l’appareil. Tours de contrôles et étendues océaniques se fondirent en une sorte d’unique image quasi-subliminale qui criait de tous ses pixels « voici la tragédie du jour » dans les cuisines, les salons et les chambres pour la plus grande joie des téléspectateurs…




(à suivre)

Julien D.

Page 4 (Alban Orsini)

[Compilation des épisodes de la semaine, formant la page 3 du texte d'Alban Orsini]

Mes très chers amis.

Il semble que le ciel se soit quelque peu découvert et je suis très heureuse que les conditions deviennent de nouveau favorables.
Je vais vous dire ce que je vois ou plutôt je vais vous raconter un de mes rêves, cela ne durera pas longtemps.
Je ne suis pas du genre à beaucoup rêver.
Ou du genre à m'étendre sur mes utopies.
Mais.
J'ai rêvé que j'étais oisive.
J'ai rêvé que je n'étais rien ou que je ne produisais rien.
J'ai rêvé que l'on m'avait mise à la tête d'un projet de jardin botanique et que je faisais tout mon possible pour le mener à bien. J'ai rêvé que cet objectif occupait toute ma vie (quelle belle métaphore) et que certaines personnes tentaient de me mettre des bâtons dans les roues, ce qui me rendait triste et vulgaire. J'ai rêvé que j'étais loin de vous mes amis. J'ai rêvé que je ne faisais rien pour vous. Quelle étrange impression d'être à ce point inutile : j'ai rêvé que j'étais devenue égoïste, que seule ma pomme comptais. J'ai rêvé que je ne travaillais plus pour vous. J'ai rêvé que vous ne comptiez plus pour moi. J'ai rêvé que je vous abandonnais.
Quel drôle d'idée, quelle drôle de chose, quelle drôle de vue, quel drôle de rêve que ce rêve-ci : un rêve qui me montre tout ce que je ne souhaite pas être.
Et puis il y avait cette tortue. J'ai rêvé d'une tortue. Dans la cosmogonie chinoise, le monde est porté par quatre éléphants, ces mêmes éléphants étant portés par une tortue. Quelle belle image que cette image-là car c'est bien au travers de ce rêve que je vous le dis : je veux porter mon pays, je veux être votre socle.
Et ce n'est pas un discours vide de sens, le discours d'un étranger venu dont ne sait trop où et qui ne connaîtrait rien de vos préoccupations comme vous savez qui : non, c'est de la franchise, c'est de la promesse. C'est une direction. Ce discours sera notre boussole commune.
Bien sûr que la bataille sera longue, bien sûr que certains voudront me faire taire : mais ce projet sera mon jardin botanique et je ferai en sorte de l'amener au-delà de mes rêves, des vôtres propre et de réussir. Je le ferai pour mon pays.
Je le ferai pour vous. Pour vous tous.

Mais rentrons dans le vif du sujet : sortons quelques organes de cette doxa qui nous encombre et je dis avec une bouche des plus déterminées mais sans maquillage et un scalpel : "nous" mais je pense "vous" ou "moi" ou encore "ensemble", "cotillons", "soulèvement", "fanfreluches" et "fêtes épaisses" pour "corps électoral", "quorum", "référendums" et "force de propositions".
Voici pour vous un peu plus dévoilés, quelques points clés de mon nouveau programme et qui s'articulent autour d'une utilisation raisonnée du fascisme pour le bon déroulement d'une vie placée sous les meilleures hospices. Je dis "oui", je dis "non", vous dites "pourquoi", je réponds "parce que", vous avez les questions, j'ai les réponses, vous êtes l'oreille, je suis la voix.
J'assume pleinement tout ce que je m'apprête à dire : je suis une femme responsable, j'ai des arguments et je sais qu'ils sont bons et doux. Je peux les démouler et les démontrer. On peut les démonter que je les recollerai. J'assume la responsabilité de mes actes et de mes paroles aussi bien sur un plan politique, moral, qu'historique. Que l'on ne m'accuse pas de me dérober : je ne suis ni glissante, ni fuyante : je n'aime pas l'huile. Je suis dressée devant vous, fière et plus que jamais décidée. Je n'ai nul besoin de soutien : mes seins tiennent tout seul et je ne cherche pas à vous convaincre avec eux.
Ce pays a besoin d'un renouveau tant il ne peut plus continuer de se construire sur ses acquis qui n'en sont plus depuis longtemps tant trop se sont déjà servis. Trop de présidents chiliens se sont succédés à sa tête aussi et surtout. Cela ne peut plus continuer éternellement : nous sommes les seuls à pouvoir diriger notre pays et cela grâce, notamment, à la mousse qui pousse sur les arbres. Voulez-vous vraiment que cette nation soit laissée entre les mains d'étrangers qui sentent l'arnaque et la cupidité ? Souhaitez- vous sincèrement que vos intérêts soient défendus par des personnes qui n'ont aucune connaissance du terrain ? De notre terrain ? Ne les laissons pas dicter nos lois, ne les laissons pas s'enrichir avec notre argent ! Notre sueur n'est pas la leur : nous sommes d'ici, d'où proviennent-ils ? Qui le sait ? Ils ne font jamais que récolter le fruit de notre labeur _ ils se servent _ et amassent les gains comme les bousiers la merde. Nous nous sommes battus pour ce pays, nous avons des droits. Alors bien sûr, certains tenterons de m'opposer à cette idée celle selon laquelle les chiliens représentent une opportunité dirigée vers les Etats-Unis. Les Etats-Unis ne sont en rien un abri mais un leurre ! Ils ne nous font pas une fleur en nous envoyant les chiliens, non, ils nous condamnent pour mieux nous posséder ! Ils l'ont déjà fait dans d'autres pays ! Ils ont leurs raisons, mais ce ne sont pas les nôtres ! N'oublions pas que le miel est donné par un animal qui peut piquer. La manne américaine est la vaseline des enculeurs du peuple ! Méfions-nous et ne baissons pas la garde !
Les chiliens, je vais vous dire, ne servent à rien. Il suffit de regarder du côté de leur nourriture ou bien de leur littérature : ils n'ont aucun goût. L'empenada, quelle blague ! C'est un mirage de spécialité culinaire pour touriste stupide. L'empenada n'est même pas chilienne mais espagnole : ils l'ont simplement adaptée tellement ils n'ont aucun talent. Demandez à un français ce qu'il connait de la cuisine chilienne et nous verrons bien : il répondra "ah ah" et vous comprendrez "oh oh" ! L'asado, aucun commentaire. Les chiliens se contenteraient bien assez d'excréments parce qu'ils ne connaissent que cela. C'est si frontalement inexistant. Et leur littérature... Un pays sans auteurs est un mirage de pays. Ah non, Bolaño n'est pas chilien mais mexicain de cœur et d'esprit donc mexicain à part entière, autant que Fresán qui n'est plus argentin pour un sous mais lui aussi mexicain. Qui d'autre ? Jodorowski est un affabulateur sûrestimé qui filme et écrit ses rêves de fous comme n'importe qui pourrait le faire avec un minimum de talent et d'argent et donc de drogues. Neruda... Nerruda, franchement, qu'ai-je de plus à en dire que je n'ai déjà dit sur lui ? Je ne veux plus en débattre. Les pays se fabriquent les héros dont ils ont besoin au moment où ils en ont besoin. L'opportunisme a fait ses classes et le Chili s'en est fait une spécialité comme Venise pour les masques et le carnaval et les amoureux et les eaux douteuses et les ponts qui cachent des choses. Voudriez-vous sincèrement être encore dirigés par un peuple qui ne sait pas écrire ?

Et la mauvaise écriture des Chiliens n'est rien encore : ils veulent tout de nous ! Ne nous laissons pas déborder par l'envahisseur chilien, ne fléchissons pas ! Ayons-les à l'œil : ils ne méritent que ça ! Ils en veulent à notre argent, à notre culture et à notre couverture sociale ? Et bin on va leur expliquer la vie, moi je vous le dis, à ces rififi de Chiliens ! Ils se répandent avec leurs odeurs chiliennes primaires et leurs bouches édentées grossières et toutes rafistolées de Chiliens : ils sont si laids, ils ressemblent à des bêtes, des chiens _ je n'aime pas les chiliens_ et comme les chiens ils se reproduisent entre eux et se reconnaissent à l'odeur de leurs fesses et leurs fèces. Leurs femmes sont surfécondes et enfantent les êtres difformes et répugnants qui feront les nouveaux chiliens et qui se reproduiront à leur tour dans le noir à la façon des vers. Leurs enfants faméliques envahiront les rues et mangeront nos enfants en prétextant des jeux : nous pouvons déjà compter les cadavres dans les rues dans lesquelles ils déambulent le regard blanc et révulsé et avide et quand ils ne disent pas : "veux-tu jouer avec moi", ils s'ont occupés à dévorer du regard ce qu'ils dévoreront bientôt. Et puis ils viennent avec leur très mauvaise nourriture de Chiliens, de la nourriture empoisonnée qu'ils nous imposent. Et leurs habits de Chiliens qui soi-disant sont mieux que ceux de Nike, alors qu'ils sont tissés avec les poils et les cheveux de nos morts _ je n'aime pas les Chiliens. Et leurs technologies de Chiliens. Et leurs calculatrices de Chiliens. Et leurs consoles de jeux chiliennes. Et leurs ordinateurs chiliens avec leur Wi-Fi chilien et leurs clés USB chiliennes. Et leurs opérateurs de téléphonie mobile chiliens. Et niveau bouffe, j'y reviens, d'abord l'asado c'est peut-être totalement carrément argentin ! Ah ah ! Pouët pouët on ne la ramène pas hein ? Je suis le changement. JE suis le changement. JE, MOI, MOI, MOI, personne d'autre que moi _ j'ai le pouvoir, c'est moi, MOI, MOIMOIMOIMOIMOIMOIMOIMONMOIMONMOIMOI je veux gouverner, MOIMOI, je suis une femme, c'est MOI ! MOUAAAAAAAAAÂÂÂÂ ! Mais y'a les chiliens, eh oui, et ils ont de ces idées derrière leur grosse tête laiiiiiiiiiiiiide de chiliens et des manières de faire, des manières de Chiliens si vous saviez, que le changement, et bien, il est pas facile facile, on a des bâtons dans les roues, des branches d'arbousier, chaque jour, des bâtons d'arbousier de la taille des manières des Chiliens : gros et tordus comme le monde qui est porté par des éléphants et la... je ne les veux pas. Personne ne les veut. Je déteste les Chiliens, je n'aime pas les Chiliens, MOIMOI.
Non mais ! Ça va oui ? C'est bon là eh oh ralala ! Pof, pof, pof, allez allez, dehors les Chiliens... DEHORS LES CHILIENS !!!! Alors l'autre jour j'étais sortie, toute belle comme à mon habitude, toute pimpante quoi, avec le rouge à lèvres carmin et la petite jupette qui fait bien à ras les genoux, et je me promenais, tranquille et fraîche, avec mon petit panier qui dodelinait gentiment dans ma main, et là deux frustres paysans m'accaparent comme ça, comme si de rien n'était, genre : "bonjour madame" tout ça "fait bin bin joli hein" lalala "oh oui dites donc" et là _ paf_ ils me prennent en levrette, par derrière, alors je leur dis "non" puis "non mais oh ça va pas bien là" et "oh la la, tout de même" et "c'est pas bientôt fini oui ?!"et puis bon voilà, j'ai baissé les bras parce qu'ils avaient raison : il faisait ben bin joli ce jour-là. Alors une fois leurs petites affaires terminées, je pars en courant, je laisse tomber le petit panier qui ne dodeline plus du tout dans ma main, je me nettoie la minette dans la rivière poissonneuse, je me souviens entre temps que je suis à la tête d'un projet de jardin botanique parce que j'ai passé l'année dernière très justement le concours national des paysagistes nationaux et que je l'ai réussi du premier coup et que j'ai de ce fait des obligations et c'est comme ça que je suis devenue femme politique. Alors je me présente au Sénat, je signe le papier, et me voilà sénatrice. Parce que c'est pas compliqué d'être sénatrice hein. Ils te font juste passer un concours en te posant deux questions : "Vous savez construire une cabane ?" et " Vous savez que la mousse qui pousse sur les troncs d'arbre indique le nord ?" et si tu réponds "oui" aux deux questions, ben je te le donne en mille : t'es sénatrice et t'as la belle voiture de fonction avé la cocarde en sus. Bon. Alors ils m'ont mis une jupe longue de vierge qui n’a pas l'air d'y toucher pour un sou, je leur ai raconté pour le viol et ils m'ont dit "ben t'as qu'à dire que ce sont les Chiliens qui t'ont fait ça". Alors je suis allé sur le balcon, j'ai dit : "Don't cry for me Argentina" avec les deux bras qui partaient à la kermesse alors que j'étais pas du tout en Argentine puis "The turtle is I never left you" et enfin "C'est ces deux conneaux de Chiliens qui m'ont fait le coup" et là ça a été la liesse que tu en peux plus et je suis devenue un véritable danger pour le président sortant et de fil en aiguille bé té, je suis là devant vous. Mais en fait c'est pour ma mère que je suis ici.
Pour que rien ne lui arrive rien. Que les Chiliens ne lui fassent pas de mal _ je n'aime pas les chiliens. Je pense à elle, je pense à vous : je tiens à vous protéger. Nous sommes un seul corps. Ce que je fais pour elle ou bien ce que je veux pour elle ou bien ce que je souhaite pour elle, je le fais, veux, souhaite pour vous tous ici réunis pour me voir. Ah ah _ Que je compte les jours, que je mange des pommes, ou que j'ai tué la tortue, on s'en fout.
Nous voulons le changement pour notre pays.
C'est une nouvelle ère qui se profile.
Je suis comme vous.
Nous désirons la même chose.
C'est maintenant que vous pouvez applaudir.
Applaudissez.

Arrêtez d'applaudir !
Arrêtez d'applaudir !
Je vous demande ardemment d’arrêter d’applaudir, et cela sur le champ ! Maintenant. Tout de suite. Arrêtez ! MOI. Je vous demande. MOIMOIMOIMOIMOI. MOIMOIMOI moimoimoi MOIMOIMOI ! Vous n'êtes pas au spectacle. Arrêteeeeeeeeeeeez d'applaudir ! Il n'y a pas de divertissement, ce n’est pas du divertissement, il n’y a jamais eu de divertissement. Vous n’êtes pas au spectacle. Où vous croyez-vous ? Chez Mémé ? Vous avez vu la Vierge ou quoi ? C’est la fête du slip c’est ça ? Ne pressentez-vous pas la terrible menace qui pèse sur vous comme les trois kilos pris après Noël et la bûche et le nain qui pousse la brouette ou scie du bois avec son sourire à la con et son chapeau à pompon ? Hein ? Les Chiliens vont voler notre pays, nous torturer, et une fois que nous serons bien fatigués, ils vont nous donner aux Américains qui eux-mêmes nous livreront aux Chinois pour qu'on nous transforme en cartes à puce ou en nourriture comme dans Soleil Vert.
Oui, c’est de torture dont je vous parle ! Oui, moi, je vous le dis, MOIMOIMOI moimoimoi MOIMOIMOI ! Dans l’cul la balayette ! On s’est fait avoir ! Je déteste les hommes qui font du jogging dans des bas de survêtement à gros élastique et qui ne mettent pas de sous-vêtements que ça fait chloquetchi-chloquetchi et ça à chaque foulée ! On va tous y passer si on ne fait pas quelque chose tout de suite avec les doigts et les poings et des pancartes qui disent « non » et des pavés et des cocktails Molotov et du papier crépon et des rubans qui tournoient ! Je n’aime pas les Chiliens. Parce que la torture, ça fait mal ! La torture, c'est pas une partie de plaisir, il faut le savoir ! On ne se fait pas torturer comme on joue au jokari! La tortue, ça peut détruire une vie autant que les dents et les muqueuses ! Oui oui oui ! La torture, c’est peu engageant et c’est douloureux ! Faudra pas v’nir pleurer et dire « ouille » après, non mais !
Puis : Mes adversaires me reprochent mon inconstance ? Je leur reproche quant à moi leur incompétence ! Je leur reproche leur inaction ! Exactement ! Je les toise et je leur dis : "je vous reproche votre inaction" ! Je leur reproche de ne pas y voir clair ! Je leur reproche un manque d’objectivité ainsi qu’un manque de lucidité ! Ils ne sont plus en phase avec la société qu’ils veulent représenter, poil au nez ! Leurs méthodes sont prévisibles et leurs actions tellement téléphonées (rime riche) ! Mais arrêtons deux minutes! Soyons sérieux ! Parce que je sais lire, moi, entre les lignes et les galimatias ! Je sais lire dans leurs yeux et je les défie : ils ne me terrorisent plus. Posons les bonnes questions. Recentrons le débat, voyons. Cela suffit ! Faisons le point, et faisons-le bien (rime pauvre) pour une fois. Soyons pertinents. Ils flagornent tant et tant. Nous nous sommes par trop égarés. Prenons le temps d'étudier toutes les possibilités. Je pense avoir été en pleine digression, j’ai besoin d’avoir ma propre maison. Je vacille. Je me sens mal. Ma fille. Où est-elle ? Quelqu’un a mis du poison dans mon verre, appelez mon conseiller, aaaahhhhhhhhhh, appelez David Lhomme, dites-lui que je l’adoube. Dites-lui : « David Lhomme, dans sa très grande mansuétude, elle t’adoube ». Adoubez-le ! Adoubez David Lhomme ! Adoubez-le ! Adoubez-le ! Adoubez David Lhomme ! Adoubez-le ! Adoubidoubidoubidou waaah ! Adoubez-le ! Adoubez-le ! Adoubez-le !
Adieu. J’ai bien travaillé.
Off.

Le texte qui suit constitue mon testament.

Ceci est mon testament, voilà mon testament, mon testament est juste dessous. Là, c'est mon testament.

Je soussigné, MOI, Moi, né le (date de naissance), à (lieu de naissance), demeurant à ce jour (adresse du domicile) déclare priver M. Lhomme, David, né le (date de naissance), à (lieu de naissance), demeurant à ce jour à (adresse du domicile) de tout droit à ma succession, à l'exception de la réserve prévue par la loi dans l'hypothèse où je n'aurais plus aucun descendant en vie à la date de mon décès, ce qui est le cas puisque je n'ai plus aucun descendant en vie à la date de mon décès.
Ce testament révoque toutes les donations de biens à venir consenties à son profit.
Bisous.
MOI Moi.

Je suis morte hier. La journée a été décrétée deuil national bien que mes opposants aient essayé de faire abroger cette décision. La mobilisation fut telle que le jour de mon décès est désormais férié. Youpi. Et puis il faisait beau alors tout le monde est descendu dans la rue dans une liesse. Le jour de ma mort est le plus beau jour de ma vie.
Une ombre au tableau concernant ma belle mort qui remet en cause toute mon existence même : comment ai-je pu être si crédule ? Comment ai-je pu être si manipulée et manipulable ? Ce n'était pas vrai que les Chiliens étaient mauvais, seul David Lhomme l'était. Comment ai-je pu ainsi me fourvoyer ? Comment ai-je pu être si aveugle ? C'est David Lhomme qui a versé le poison dans mon verre, certaines caméras de surveillance l'ont pris sur le fait. Il a commis son larcin et ça en pleine nuit : éclairé par la seule lumière de la Lune, il s'est dirigé dans la cuisine et a versé le poison dans ma bouteille de Muscat de Beaumes de Venise. Celle à peine entamée qui trônait dans le frigo du haut et que je gardais pour les moyennes occasions. Et ensuite il est parti comme si de rien n'était en sifflant "Somewhere, Over the Rainbow" ou bien "Moon River", on sait plus trop. Quelqu'un l'a vu faire en plus des caméras de videosurveillance. Quelqu'un l'a entendu. Quelqu'un a regardé au travers d'une serrure. Quelqu'un a des preuves de ça mais malheureusement un pot-de-vin a été versé et la bouche du spectateur scellée à jamais. Comment ai-je pu lui accorder ma confiance ? J'aurais dû me douter de quelque chose : il sentait si fort. Il faut toujours se méfier des hommes qui portent un mauvais after-shave. Un homme qui ne se soucie pas de ce détail finira par vous planter un couteau dans le dos. Surtout si vous êtes en politique car justement, en politique, tous les coups bas sont permis : ils sont même idéaux, comme le spleen. C'est une vérité. Des gens très intelligents ont déjà écrit sur ça.
Sans doute feront-ils une comédie musicale sur ma vie et j'espère que cet épisode sera fidèlement retranscrit pour permettre un final réussi. Dans une grande scène, on pourra voir la comédienne censée m'incarner, vaciller, se tenir le front, transpirer pour enfin tomber au sol avec une splendeur des plus raphaéliques. Elle fera pleurer le monde. Elles gagnera d'ailleurs un prix pour ça. Mais qu'ils ne transforment pas la réalité. Il faut que toutes les zones d'ombres soient éclaircies : n'est pas icône qui veut. Que l'on ne me fasse pas mourir d'un cancer de l'utérus ou de quelque chose de ce genre alors que j'ai bel et bien était empoisonnée. A la façon d'un Shakespeare et d'une tragédie de vengeur, la vengeance en moins. Quelque part, ce meurtre me sert à merveille : je vais être adulée pour une certaine postérité et avec un port altier: regardez-moi. MOIMOIMOIMOI, je bombe le torse. Ils vont faire une statue de cire à mon effigie. Je suis heureuse d'avoir ainsi été fauchée en plein ascension comme un Christ. Le peuple n'aura pas eu le loisir de vieillir avec moi, il ne m'aura pas vu déchue, voûtée, le corps accroché à une canne, sénile, faisant sous moi avec de la bave accrochée à mes lèvres comme un enfant à la main de sa mère, vieille et acariâtre comme jamais, et cela dans la déchéance d'une citerne inutile qui se déverserait sur rien. Non. Le peuple m'a vu défaillir lors d'un de mes discours les plus brillants. Toutes les télés du monde ont retransmis la scène. J'ai vu ce peuple. Qui me regardait, scotché par le flot de mes paroles, aimanté par mon magnétisme et mon charisme naturelle. Je les ai eus. J'ai réussi. Is sont à moi.
Et là-dessus, David Lhomme est venu m'arracher mon pouvoir pour en faire le sien et pire que tout, le partager avec les américains. Parce que ce n'est pas vrai que tout est la faute des Chiliens, on m'a trompé. Les Chiliens sont gentils, c'était David Lhomme le méchant depuis le début. Ainsi, dans tous mes discours, il convient de substituer au mot Chiliens, le nom de David Lhomme. Je n'aime pas David Lhomme. Je ne l'ai en fait jamais aimé mais je ne le savais pas. D'un grand malheur est venu la prise de conscience.
On m'a dit que certains de mes organes avaient été prélevés pour être greffés sur des malades : j'en suis plus qu'heureuse ! C'est un grand honneur pour ces patients, et une grande chance pour moi de savoir que mes morceaux vont me survivre.
Une dernière fois donc, je vous embrasse. Puisse la métempsycose me permettre de renaître ailleurs.
Votre.

(à suivre)

Alban Orsini

Page 4 (Charles M.)

[Compilation des épisodes de la semaine, formant la page 4 du texte de Charles M.]


Se retirer en lui-même pour laisser passer l'orage n'aboutirait à rien. Il calcule et pressent également qu'un nouveau dialogue ne serait pas plus fructueux. Au risque d'aliéner totalement son désir, il se résigne à jouer.
Il lance les dés et fait huit. Six et deux. Il se lance. "Le passage de la combinaison "six-trois" à "six-deux" nous indique, surtout après deux jets de suite à "neuf", une menace de dégradation lente, la perte progressive d'un état de stabilité. Le six, qui reste constant, présume un socle fiable et pour le moment inattaqué. La corruption vient des marges, s'attaque au point le plus faible, dissimulée, ne se révélant qu'une fois devenue inévitable." Il marque une pause, sans lever les yeux vers elle, pour sentir son sourire timide comme on imagine frémir les feuilles d'un arbre. Perdu dans ses métaphores botaniques, il ne remarque qu'au dernier moment deux petits insectes passer à toute allure derrière l'aquarium. Alors qu’il allait reprendre, sa bouche s'assèche soudainement.
La danse des ombres portées par les algues de l'aquarium pare la pièce d'incessantes ondulations. Absolument certain d'avoir perçu le mouvement rapide de deux insectes zigzaguant en toute impunité, il se lève d'un bond vers l'angle de la pièce, renversant une petite table basse. Il évite de marcher sur son téléphone ou sur l'assiette de fruits offerte par l'hôtel qu'il vient de renverser, glisse sur le collier de perles qu'elle a laissé tomber là puis s'écrase assez lamentablement sur la moquette.
Il reprend ses esprits et se tourne vers elle, encore un peu confus. Elle se retient à peine puis éclate de rire, la joie brute qui éclaire ses yeux lui faisant oublier de se vexer. Il partage son amusement et décide un abandon temporaire de sa chasse aux insectes. Peut-être est-il encore temps de sauver ces quelques heures à venir, de délaisser les insectes et les dés pour passer un bras derrière sa taille, dont la découpe dans le contrejour de la lampe de chevet l'affole un peu.
Mais elle esquive sa pensée comme elle aurait esquivé son bras, s'il l'avait tendu, et regarde par la fenêtre comme pour y chercher le matin ou bien le soir. L'écho de son rire persiste dans un léger soulèvement de ses épaules. Sa beauté l'écoeure autant qu'elle l'éblouit. Je voudrais, pense-t-il, m'approcher de toi sans être vu et vivre dans ta splendeur come une mouche contre une ampoule à peine allumée, à attendre une chaleur suffisante pour y griller pleinement. Elle a encore quelques heures à tuer et le regarde avec la douceur sauvage d'un ogre attendri.


(à suivre)

Charles M.

Page 4 (David M.)

[Compilation des épisodes de la semaine, formant la page 4 du texte de David M.]

Le long cou de tortue de Maître Fi Chan se plia davantage, si bien que ses longs sourcils noirs touchaient à présent ses genoux. Le candidat avait finit ses enchaînements et reprit la posture du tigre, les pieds légèrement écartés, face aux juges, les poings de chaque côté de la poitrine. Un long temps passa. Des gouttes de sueur se mirent à perler sur le dos du jeune paysan. Fi Chan dormait. Un jongleur, excédé par l’attente, lança avec force sa pomme sur la tête du candidat. La pomme fit un bruit de gong étouffé, qui tira Fi Chan de sa rêverie. Le vieux maître regarda à droite, à gauche, un peu perdu, comprit où il était et s’adressa au jeune paysan: “Bien, bien, c’est votre tour. Montrez-nous si vous êtes digne d’accéder à la première chambre de ShangriLa.” Le Maître qui siégeait à sa gauche se pencha à l’oreille de Fi Chan, qui l’écouta avec un air pénétré. Fi Chan se redressa: “Ah oui, eh, eh bien, félicitations!” Il se pencha sur le greffier qui était au pied de l’estrade: “Greffier, appose mon sceau sur le certificat de ce candidat, dont j’ai particulièrement apprécié le gongfu, qui n’est pas sans rappeler celui d’un jeune Woo.
Le greffier prit son pinceau, le trempa dans l’encrier et, d’un geste ample, inscrit sur le registre le nom du candidat, apposa le sceau de Maître Fi Chan sur l’attestation, souffla dessus pour faire sécher l’encre - et tendit le papier au lauréat, qui courut vers ses parents, qui l’attendaient derrière le saule, avec la foule des badauds. Le maître assis à droite de Fi Chan lissa sa moustache et murmura un mot au greffier, qui se leva avec cérémonie et lança: “Prochain candidat?” Pieds Nuageux poussa du coude Chan Li Poum: “C’est ton tour, petit scarabée! Montre-leur ton gongfu de la guêpe, qu’on rigole un peu!”
Chan Li Poum hésita, puis, considérant que c’était là la raison de ses voyages, et encouragé par le succès du premier candidat, marcha vers le greffier, se présenta à lui et déposa au pied de l’intendant du monastère un peu de viande séché, offrande imposée pour être autorisé à concourir. Puis, il prit place au milieu de la place, ôta sa chemise, fit quelques étirements et prit enfin la posture de la guêpe au repos.
L’odeur de jasmin qui enveloppait les maîtres le déconcentrait, comme le déconcentrait la lente marche du ver de terre qui se traînait à ses pieds, comme le déconcentraient les regards que posait sur lui la foule assemblée. Le greffier frappa le petit gong posé à sa gauche. Chan Li Poum s'élança comme une flèche trop longtemps retenue. Il commença par des passes avec ses mains, certain d’impressionner ses spectateurs - puis fit peu à peu des gestes plus larges, imitant le vol imprévisible de la guêpe. Enfin, il conclut sa démonstration d’un envol de toute beauté. Il reprit la posture de la guêpe au repos et attendit le verdict des maîtres. Les trois vieillards échangèrent des regards entendus et, d’un même mouvement, pouffèrent de rire.
Le gongfu de la guêpe, son apparente imprécision, son illusoire désordre, n’avaient pas convaincu. Comment cela était-il possible? N’était-ce pas un art ancien, connu des plus grands maîtres du passé? Le visage de Chan Li Poum était rouge, les larmes lui piquaient les yeux. Le greffier, d’abord hésitant, rejoignit les maîtres dans ce qui ressemblait désormais à un rire convulsif, sans retenue. Les badauds se mirent aussi à rire. Bientôt, le saule, les murailles, le verre de terre, le vent - tout pouffait, s’esbaudissait, ricanait et se moquait, montrant du doigt notre héros. Un cri monta de sa gorge: “Pourquoi riez-vous?”. Les trois maîtres s’arrêtèrent. Le silence tomba sur la foule. Le greffier regarda Chan Li Poum avec terreur, et secoua vivement la tête pour le mettre en garde. Ma Jion, le maître qui siégeait à la gauche de Fi Chan, rejeta son sourcil droit d’un geste sec de la main gauche et dit: “Nous rions d’autre chose. Ne vous en faîtes pas.”. Ru No, le maître qui siégeait à la droite de Fi Chan se pencha vers le greffier, qui acquiesça, prit son pinceau, traça un signe sur un papier, se redressa et proclama: “Candidat recalé. Suivant.”. Chan Li Poum n’entendait plus rien: “Mais, mais, qu’aurais-je du faire?”
Le bruit avait repris, les clowns et les jongleurs avaient repris leurs jeux, les maîtres avaient commencé à discuter entre eux - mais la question de Chan Li Poum, lancée d’une voix claire et calme, imposa à tous un silence étonné. Le greffier, à nouveau, secoua sa tête avec véhémence. Ma Jion sourit, se pencha en avant et du bout des lèvres, susurra: “Le jury n’a pas d’attente particulière. Vous pouvez toujours vous représenter, dans quelques mois.”. Le maître Ru No gloussa. Fi Chan lui intima le silence de ses yeux perçants. Chan Li Poum ne tenait plus sur ses jambes. Pieds Nuageux l'attrapa par les épaules et l’entraîna loin de ce lieu maudit, qu’il allait traverser encore des centaines de fois, mais toujours avec au coeur, à chaque fois, un coup d’écharde. Quelques heures plus tard, il était attablé dans une auberge, contemplant la nuit claire, un bol de nouilles froides devant lui, et le visage de Pieds Nuageux, impassible, devant lui. Pieds Nuageux: “Ces vieux fous sont des aveugles. Leur mission sacrée est de reconnaître, au sein des nombreux arrivistes, ceux qui pratiquent le gongfu pour les bonnes raisons, un gongfu mu par le souffle et la vertu, non par le désir d’apprendre un art rare qu’il leur permettra, plus tard, de réussir les concours impériaux. Mais ils son incapables de reconnaître le talent d’autrui, ils ne savent que célébrer la copie, la répétition, la vaine imitation.”

(à suivre)

David M.

Seuil 4

La Team Two est arrivée au terme de son quatrième cycle d'épisodes. Les épisodes 16 à 20 de chaque auteur ont été assemblés et mis en ligne:

  1. La page 4 du texte de Charles M.;
  2. La page 4 du texte de David M.;
  3. La page 4 du texte d'Alban Orsini;
  4. La page 4 du texte de Julien D.;
  5. La page 4 du texte de Juliette Sabbah;
Bravo aux auteurs!

Les épisodes 21 sont en préparation.

vendredi 2 mars 2012

Episode 20


[Les cinq paragraphes ci-dessous appartiennent à cinq feuilletons distincts. Ces cinq paragraphes ne se suivent pas - mais font suite aux précédents épisodes des mêmes auteurs.]


(Suite de l’histoire n°1) “Mais elle esquive sa pensée comme elle aurait esquivé son bras, s'il l'avait tendu, et regarde par la fenêtre comme pour y chercher le matin ou bien le soir. L'écho de son rire persiste dans un léger soulèvement de ses épaules. Sa beauté l'écoeure autant qu'elle l'éblouit. Je voudrais, pense-t-il, m'approcher de toi sans être vu et vivre dans ta splendeur come une mouche contre une ampoule à peine allumée, à attendre une chaleur suffisante pour y griller pleinement. Elle a encore quelques heures à tuer et le regarde avec la douceur sauvage d'un ogre attendri. ” (Charles M)


(Suite de l’histoire n°2) “Le bruit avait repris, les clowns et les jongleurs avaient repris leurs jeux, les maîtres avaient commencé à discuter entre eux - mais la question de Chan Li Poum, lancée d’une voix claire et calme, imposa à tous un silence étonné. Le greffier, à nouveau, secoua sa tête avec véhémence. Ma Jion sourit, se pencha en avant et du bout des lèvres, susurra: “Le jury n’a pas d’attente particulière. Vous pouvez toujours vous représenter, dans quelques mois.”. Le maître Ru No gloussa. Fi CHan lui intima le silence de ses yeux perçants. Chan Li Poum ne tenait plus sur ses jambes. Pieds Nuageux l'attrapa par les épaules et l’entraîna loin de ce lieu maudit, qu’il allait traverser encore des centaines de fois, mais toujours avec au coeur, à chaque fois, un coup d’écharde. Quelques heures plus tard, il était attablé dans une auberge, contemplant la nuit claire, un bol de nouilles froides devant lui, et le visage de Pieds Nuageux, impassible, devant lui. Pieds Nuageux: “Ces vieux fous sont des aveugles. Leur mission sacrée est de reconnaître, au sein des nombreux arrivistes, ceux qui pratiquent le gongfu pour les bonnes raisons, un gongfu mu par le souffle et la vertu, non par le désir d’apprendre un art rare qu’il leur permettra, plus tard, de réussir les concours impériaux. Mais ils son incapables de reconnaître le talent d’autrui, ils ne savent que célébrer la copie, la répétition, la vaine imitation.”” (David M.)


(Suite de l’histoire n°3) “Le texte qui suit constitue mon testament.

Ceci est mon testament, voilà mon testament, mon testament est juste dessous. Là, c'est mon testament.

Je soussigné, MOI, Moi, né le (date de naissance), à (lieu de naissance), demeurant à ce jour (adresse du domicile) déclare priver M. Lhomme, David, né le (date de naissance), à (lieu de naissance), demeurant à ce jour à (adresse du domicile) de tout droit à ma succession, à l'exception de la réserve prévue par la loi dans l'hypothèse où je n'aurais plus aucun descendant en vie à la date de mon décès, ce qui est le cas puisque je n'ai plus aucun descendant en vie à la date de mon décès.
Ce testament révoque toutes les donations de biens à venir consenties à son profit.
Bisous.
MOI Moi.

Je suis morte hier. La journée a été décrétée deuil national bien que mes opposants aient essayé de faire abroger cette décision. La mobilisation fut telle que le jour de mon décès est désormais férié. Youpi. Et puis il faisait beau alors tout le monde est descendu dans la rue dans une liesse. Le jour de ma mort est le plus beau jour de ma vie.
Une ombre au tableau concernant ma belle mort qui remet en cause toute mon existence même : comment ai-je pu être si crédule ? Comment ai-je pu être si manipulée et manipulable ? Ce n'était pas vrai que les Chiliens étaient mauvais, seul David Lhomme l'était. Comment ai-je pu ainsi me fourvoyer ? Comment ai-je pu être si aveugle ? C'est David Lhomme qui a versé le poison dans mon verre, certaines caméras de surveillance l'ont pris sur le fait. Il a commis son larcin et ça en pleine nuit : éclairé par la seule lumière de la Lune, il s'est dirigé dans la cuisine et a versé le poison dans ma bouteille de Muscat de Beaumes de Venise. Celle à peine entamée qui trônait dans le frigo du haut et que je gardais pour les moyennes occasions. Et ensuite il est parti comme si de rien n'était en sifflant "Somewhere, Over the Rainbow" ou bien "Moon River", on sait plus trop. Quelqu'un l'a vu faire en plus des caméras de videosurveillance. Quelqu'un l'a entendu. Quelqu'un a regardé au travers d'une serrure. Quelqu'un a des preuves de ça mais malheureusement un pot-de-vin a été versé et la bouche du spectateur scellée à jamais. Comment ai-je pu lui accorder ma confiance ? J'aurais dû me douter de quelque chose : il sentait si fort. Il faut toujours se méfier des hommes qui portent un mauvais after-shave. Un homme qui ne se soucie pas de ce détail finira par vous planter un couteau dans le dos. Surtout si vous êtes en politique car justement, en politique, tous les coups bas sont permis : ils sont même idéaux, comme le spleen. C'est une vérité. Des gens très intelligents ont déjà écrit sur ça.
Sans doute feront-ils une comédie musicale sur ma vie et j'espère que cet épisode sera fidèlement retranscrit pour permettre un final réussi. Dans une grande scène, on pourra voir la comédienne censée m'incarner, vaciller, se tenir le front, transpirer pour enfin tomber au sol avec une splendeur des plus raphaéliques. Elle fera pleurer le monde. Elles gagnera d'ailleurs un prix pour ça. Mais qu'ils ne transforment pas la réalité. Il faut que toutes les zones d'ombres soient éclaircies : n'est pas icône qui veut. Que l'on ne me fasse pas mourir d'un cancer de l'utérus ou de quelque chose de ce genre alors que j'ai bel et bien était empoisonnée. A la façon d'un Shakespeare et d'une tragédie de vengeur, la vengeance en moins. Quelque part, ce meurtre me sert à merveille : je vais être adulée pour une certaine postérité et avec un port altier: regardez-moi. MOIMOIMOIMOI, je bombe le torse. Ils vont faire une statue de cire à mon effigie. Je suis heureuse d'avoir ainsi été fauchée en plein ascension comme un Christ. Le peuple n'aura pas eu le loisir de vieillir avec moi, il ne m'aura pas vu déchue, voûtée, le corps accroché à une canne, sénile, faisant sous moi avec de la bave accrochée à mes lèvres comme un enfant à la main de sa mère, vieille et acariâtre comme jamais, et cela dans la déchéance d'une citerne inutile qui se déverserait sur rien. Non. Le peuple m'a vu défaillir lors d'un de mes discours les plus brillants. Toutes les télés du monde ont retransmis la scène. J'ai vu ce peuple. Qui me regardait, scotché par le flot de mes paroles, aimanté par mon magnétisme et mon charisme naturelle. Je les ai eus. J'ai réussi. Is sont à moi.
Et là-dessus, David Lhomme est venu m'arracher mon pouvoir pour en faire le sien et pire que tout, le partager avec les américains. Parce que ce n'est pas vrai que tout est la faute des Chiliens, on m'a trompé. Les Chiliens sont gentils, c'était David Lhomme le méchant depuis le début. Ainsi, dans tous mes discours, il convient de substituer au mot Chiliens, le nom de David Lhomme. Je n'aime pas David Lhomme. Je ne l'ai en fait jamais aimé mais je ne le savais pas. D'un grand malheur est venu la prise de conscience.
On m'a dit que certains de mes organes avaient été prélevés pour être greffés sur des malades : j'en suis plus qu'heureuse ! C'est un grand honneur pour ces patients, et une grande chance pour moi de savoir que mes morceaux vont me survivre.
Une dernière fois donc, je vous embrasse. Puisse la métempsycose me permettre de renaître ailleurs.
Votre.” (Alban Orsini)


(Suite de l’histoire n°4) “La perspective d’une petite apocalypse à soi s’écarte à mesure que l’on plaque, à même la surface de la Terre, de nouvelles grilles, succession de réseaux en pelure d’oignon ; succession physique, sociale, électronique et spirituelle. Modélisation d’objets selon des coordonnées précises, chaque point s’inclut dans le grand tout. Chaque altération de cet état, chaque action individuelle, chaque vague sur la mer de l’information se transforme inexorablement en happening télévisuel collectif ou, plus discrètement, vient grossir les pourcentages de quelques études statistiques.
Justement, son intervention à Elle avait changé la nature métaphysique de l’événement. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Ce qui avait disparu des écrans devait y retourner, d’une manière ou d’une autre. On avait embauché les meilleurs hommes pour veiller à cet état du monde et, à mesure que tous ces spécialistes s’enfonçaient dans une nuit qui s’annonçait longue, occupée par un méticuleux travail de recoupement, une tragédie de groupe s’était transformée en catastrophe internationale. Terminé l’instant où seul un témoin guettait l’oiseau de feu depuis la rive, le monde s’était invité à dîner et, déjà, une poignée de chaînes de télévision australiennes, latino-américaines et asiatiques s’étaient mises à produire et produire encore pléthore d’images d’illustration bricolées à partir d’ancien reportages. L’une avait récupéré les navires australiens des manœuvres militaires estivales et les avait réaffectés à la recherche de l’appareil. Tours de contrôles et étendues océaniques se fondirent en une sorte d’unique image quasi-subliminale qui criait de tous ses pixels « voici la tragédie du jour » dans les cuisines, les salons et les chambres pour la plus grande joie des téléspectateurs…” (Julien D. assure l’intérim de 008)


(Suite de l’histoire n°5) “Maya sortit de sa chambre, et donna un tour de clé. Elle dit tourner dans ses doigts le porte-clés en forme de scarabée et se promit de demander à son curieux compagnon des explications à ce sujet. Elle voulait en savoir davantage avant que ses yeux ne se ferment sous l’effet du décalage horaire. Elle devait aussi contacter sa famille, pour les prévenir de l’incendie quia avait ravagé la maison. Sa famille indienne se souviendrait-elle de Maya ? Elle n’avait pas voulu les voir pendant toutes ces années, alors qu’il aurait suffi de prendre un avion, songea-t-elle. L’incendie était en quelque sorte arrivé à point nommé. Quand elle arriva au bord de la petite piscine de l’hôtel, un croissant de lune était déjà visible dans le ciel.” (Juliette Sabbah)

Episode 19

[Les cinq paragraphes ci-dessous appartiennent à cinq feuilletons distincts. Ces cinq paragraphes ne se suivent pas - mais font suite aux précédents épisodes des mêmes auteurs.]


(Suite de l’histoire n°1) “Il reprend ses esprits et se tourne vers elle, encore un peu confus. Elle se retient à peine puis éclate de rire, la joie brute qui éclaire ses yeux lui faisant oublier de se vexer. Il partage son amusement et décide un abandon temporaire de sa chasse aux insectes. Peut-être est-il encore temps de sauver ces quelques heures à venir, de délaisser les insectes et les dés pour passer un bras derrière sa taille, dont la découpe dans le contrejour de la lampe de chevet l'affole un peu.” (Charles M)


(Suite de l’histoire n°2) “Le gongfu de la guêpe, son apparente imprécision, son illusoire désordre, n’avaient pas convaincu. Comment cela était-il possible? N’était-ce pas un art ancien, connu des plus grands maîtres du passé? Le visage de Chan Li Poum était rouge, les larmes lui piquaient les yeux. Le greffier, d’abord hésitant, rejoignit les maîtres dans ce qui ressemblait désormais à un rire convulsif, sans retenue. Les badauds se mirent aussi à rire. Bientôt, le saule, les murailles, le verre de terre, le vent - tout pouffait, s’esbaudissait, ricanait et se moquait, montrant du doigt notre héros. Un cri monta de sa gorge: “Pourquoi riez-vous?”. Les trois maîtres s’arrêtèrent. Le silence tomba sur la foule. Le greffier regarda Chan Li Poum avec terreur, et secoua vivement la tête pour le mettre en garde. Ma Jion, le maître qui siégeait à la gauche de Fi Chan, rejeta son sourcil droit d’un geste sec de la main gauche et dit: “Nous rions d’autre chose. Ne vous en faîtes pas.”. Ru No, le maître qui siégeait à la droite de Fi Chan se pencha vers le greffier, qui acquiesça, prit son pinceau, traça un signe sur un papier, se redressa et proclama: “Candidat recalé. Suivant.”. Chan Li Poum n’entendait plus rien: “Mais, mais, qu’aurais-je du faire?” ” (David M.)


(Suite de l’histoire n°3) “Arrêtez d'applaudir !
Arrêtez d'applaudir !
Je vous demande ardemment d’arrêter d’applaudir, et cela sur le champ ! Maintenant. Tout de suite. Arrêtez ! MOI. Je vous demande. MOIMOIMOIMOIMOI. MOIMOIMOI moimoimoi MOIMOIMOI ! Vous n'êtes pas au spectacle. Arrêteeeeeeeeeeeez d'applaudir ! Il n'y a pas de divertissement, ce n’est pas du divertissement, il n’y a jamais eu de divertissement. Vous n’êtes pas au spectacle. Où vous croyez-vous ? Chez Mémé ? Vous avez vu la Vierge ou quoi ? C’est la fête du slip c’est ça ? Ne pressentez-vous pas la terrible menace qui pèse sur vous comme les trois kilos pris après Noël et la bûche et le nain qui pousse la brouette ou scie du bois avec son sourire à la con et son chapeau à pompon ? Hein ? Les Chiliens vont voler notre pays, nous torturer, et une fois que nous serons bien fatigués, ils vont nous donner aux Américains qui eux-mêmes nous livreront aux Chinois pour qu'on nous transforme en cartes à puce ou en nourriture comme dans Soleil Vert.
Oui, c’est de torture dont je vous parle ! Oui, moi, je vous le dis, MOIMOIMOI moimoimoi MOIMOIMOI ! Dans l’cul la balayette ! On s’est fait avoir ! Je déteste les hommes qui font du jogging dans des bas de survêtement à gros élastique et qui ne mettent pas de sous-vêtements que ça fait chloquetchi-chloquetchi et ça à chaque foulée ! On va tous y passer si on ne fait pas quelque chose tout de suite avec les doigts et les poings et des pancartes qui disent « non » et des pavés et des cocktails Molotov et du papier crépon et des rubans qui tournoient ! Je n’aime pas les Chiliens. Parce que la torture, ça fait mal ! La torture, c'est pas une partie de plaisir, il faut le savoir ! On ne se fait pas torturer comme on joue au jokari! La tortue, ça peut détruire une vie autant que les dents et les muqueuses ! Oui oui oui ! La torture, c’est peu engageant et c’est douloureux ! Faudra pas v’nir pleurer et dire « ouille » après, non mais !
Puis : Mes adversaires me reprochent mon inconstance ? Je leur reproche quant à moi leur incompétence ! Je leur reproche leur inaction ! Exactement ! Je les toise et je leur dis : "je vous reproche votre inaction" ! Je leur reproche de ne pas y voir clair ! Je leur reproche un manque d’objectivité ainsi qu’un manque de lucidité ! Ils ne sont plus en phase avec la société qu’ils veulent représenter, poil au nez ! Leurs méthodes sont prévisibles et leurs actions tellement téléphonées (rime riche) ! Mais arrêtons deux minutes! Soyons sérieux ! Parce que je sais lire, moi, entre les lignes et les galimatias ! Je sais lire dans leurs yeux et je les défie : ils ne me terrorisent plus. Posons les bonnes questions. Recentrons le débat, voyons. Cela suffit ! Faisons le point, et faisons-le bien (rime pauvre) pour une fois. Soyons pertinents. Ils flagornent tant et tant. Nous nous sommes par trop égarés. Prenons le temps d'étudier toutes les possibilités. Je pense avoir été en pleine digression, j’ai besoin d’avoir ma propre maison. Je vacille. Je me sens mal. Ma fille. Où est-elle ? Quelqu’un a mis du poison dans mon verre, appelez mon conseiller, aaaahhhhhhhhhh, appelez David Lhomme, dites-lui que je l’adoube. Dites-lui : « David Lhomme, dans sa très grande mansuétude, elle t’adoube ». Adoubez-le ! Adoubez David Lhomme ! Adoubez-le ! Adoubez-le ! Adoubez David Lhomme ! Adoubez-le ! Adoubidoubidoubidou waaah ! Adoubez-le ! Adoubez-le ! Adoubez-le !
Adieu. J’ai bien travaillé.
Off.” (Alban Orsini)


(Suite de l’histoire n°4) “Ça jactait dans tous les sens. La frénésie avait pris le sommet de la tour de contrôle. La panique de Christobal avait contaminé tout le monde. Il y eut un moment trouble où tout le monde se haranguait pour un oui pour un non, pour le café renversé, pour l’inattention et les résultats du match de foot de la veille. Le superviseur était particulièrement remonté. Il en voulait à Christobal de ne pas avoir été consulté avant, ce qui aurait certainement prouvé une vague capacité de réflexion chez le contrôleur, mais nous avons pu constater que ce n’était pas vraiment le fort de notre ami. La situation avait atteint son point critique lorsque tout le monde avait appris qu’Elle se déplaçait jusqu’à eux. Tous devinrent alors méthodiques. On s’activa à rendre les pupitres présentables, on passa un coup de chiffon sur les écrans, on déconnecta les comptes facebook et le poker en ligne, on vida les cendriers et on ouvrit les fenêtres pour aérer, bref, on remit tout en place comme on pensait qu’Elle voulait que ce soit. Il y eut un léger flottement dans le trafic aérien, on laissa les pilotes seuls juges de leur comportement ; heureusement, aucun accident ne fut à déplorer. On pouvait déjà sentir sa présence dans les murs depuis dix minutes lorsqu’Elle débarqua. Tout le monde avait regagné son poste, les écrans défilaient, les contrôleurs se concentraient sur leurs données ; l’essaim accueillait sa reine dans le calme.

Le responsable s’approcha à pas rapides, suivi de Christobal. Tous deux avaient pris l’air contrit de rigueur et fixaient le bout de leurs chaussures.

La réprimande attendue ne vint pas. Elle ne viendrait que bien plus tard, quand on aurait éclairci le sort de l’appareil. Pour l’heure, la situation nécessitait des éclaircissements. Où était l’avion ? Lui était-il vraiment arrivé quelque chose ? Il était à peine 16h 30 et il pouvait bien finir par se montrer - Peut-être même serait-il à l’heure. Bref, personne ne savait rien, sauf ceux qui en savaient un peu, et ceux-ci ne manifestaient pas l’envie de proférer autre chose que des excuses.

« ALORS ? »” (Julien D. assure l’intérim de 008)


(Suite de l’histoire n°5) “Maya garda le combiné en main quelques instants. Elle hésitait. Elle ne voulait plus parler de l’incendie. Mais en même temps, il lui fallait éclaircir toutes ces questions, en savoir plus sur le Boulier et comprendre pourquoi il la persécutait – comment il voyait tout ce qu’elle faisait, comme Big Brother épiant ses sujets à travers un écran de verre… Les dés étaient jetés ; il fallait s’expliquer. « Retrouvons nous plutôt devant la piscine », conclut-elle.” (Juliette Sabbah)