mardi 21 février 2012

Episode 12

[Les cinq paragraphes ci-dessous appartiennent à cinq feuilletons distincts. Ces cinq paragraphes ne se suivent pas - mais font suite aux précédents épisodes des mêmes auteurs.]


(Suite de l’histoire n°1) “Il scanne les alentours immédiats de sa pensée pour voir si une petite idée de génie n'y aurait pas été parachutée, tombe sur un vide intégral, et perd quelques précieuses secondes à injurier l'univers sur l'injustice en général et la lenteur de son cerveau en particulier. Rien à faire, l'idée lui échappe. Il prend un petit air de brebis égarée en tordant vers le bas les commissures de ses lèvres. A son regard fixe, il sent bien qu'il est temps de répondre.” (Charles M)


(Suite de l’histoire n°2) “Il fut tiré de sa rumination par la lueur d’une lanterne, qui se balançait devant eux à vingt pas, derrière le riche équipage d’un magistrat, qui, sans doute, se rendait comme eux, au monastère. Ils s’approchèrent des gaillards qui portaient le palanquin: “Où allez-vous d’un pas si décidé? - Le monastère organise une joute pour sélectionner des novices. Et un magistrat doit siéger aux délibérations pour valider l’équité du processus. Notre maître, Messire Sen, s’y rend sans enthousiasme.” ” (David M.)


(Suite de l’histoire n°3) “On peut se dire qu'après la communication, j'ai littéralement été parachutée dans le milieu de l'aménagement des espaces verts urbains et cela sur un coup de tête... mais il n'en est rien ! La nature a toujours été au centre même de mon existence comme un nombril et la communication s'est révélée être un pis-aller à peu près acceptable _certes_ et domestique et gentil et mignon comme des viscères ou un oedème pulmonaire lésionnel... mais ça ne pouvait malheureusement pas durer éternellement tant je ne suis pas un mouton _ leçon n°3.
Depuis toute petite mes parents me poussaient vers une carrière prestigieuse, et cela des quatre mains "Vas-y, vas-y, Papa et Maman te regardent" : la communication est un domaine qui a au final rempli le rôle qu'aurait tout aussi bien pu avoir ceux du droit, de l’ingénierie ou bien encore celui de la recherche contre le cancer : de quoi être encadré sur le mur et rendre des géniteurs très heureux au point qu'ils puissent mourir tranquillement dans des draps de satin rouges et cela avec des cotons fourrés dans le fion pour éviter qu'ils ne se vident sur _ très justement_ les draps de satin rouges.
Après ce n'est pas ma faute si je suis née dans une dictature sud-américaine, que j'ai rejoint les rangs d'un autocrate et que je me suis mise à empiler des cadavres ou bien des corps encore bien vivants pour les découper en petits bouts adéquats et de même gabarit afin qu'ils ne se reproduisent plus : J'AI PAS TUE LA TORTUE AVEC UNE PIERRE, MINCE, ARRÊTEZ DE DIRE ÇA TOUT LE TEMPS : ÇA FATIGUE TOUT LE MONDE ET CE N'EST PAS CONSTRUCTIF POUR UN SOU !!!!

J'ai réussi le concours national des paysagistes nationaux.

_ Avez-vous réussi le concours national des paysagistes nationaux ?
_ Oui bien sûr...
_ Et pour la tortue ?
_ Je l'ai eu du premier coup !

Et je suis devenue paysagiste nationale et je n'ai jamais plus torturé de dissidents communistes chiliens. Ensuite ce ne sont que des ormes qu'il s'agit d'aligner, mais c'est une science et ça s'appelle être rectiligne et c'est si passionnant comme une érection. Il faut savoir observer, se démarquer, avoir des idées. Abattre du travail et des arbres _ ah ah_ et cela avec une serpette courbe très jolie comme la main pleine d'arthrose d'une vieille dame en fin de vie qu'on aide à traverser la route avec mansuétude.

_ Vous mentez.
_ ... et puis faire un jardin d’acclimatation...
_ Vous êtes Doso. Rien de vous n'est fertile.
_ ... qui propose autre chose au citadin curieux...
_ Jamais elle ne vous sera rendue. Vous savez ce que vous en avez fait...
_ ... et c'est ce qui a justifié ce changement d'orientation professionnelle.

Et on m'a mise à la tête d'un projet très audacieux de jardin botanique.” (Alban Orsini)


(Suite de l’histoire n°4) “La cinquième plongée du Veilleur se devait d’être décisive. Il savait que ses bras ne lui laisseraient pas accomplir d’autre tentative. La tortue malicieuse – il avait oublié son prénom – qui lui avait suggéré cette pêche peu banale s’ébattait le long de l’appareil, battant mollement de ses nageoires. A défaut d’une bonne idée, il décida de suivre l’instinct de l’animal. Il y avait du mouton chez ce veilleur dans son obstination à suivre des signes qui ne lui apportaient que peu de lumière. L’espace d’un instant, le doute l’étreignit Ne suivait-il pas les pas d’un quelconque esprit facétieux qui se serait amusé à le noyer ? Il n’y avait que peu de justice dans le monde spirituel – ou une justice bancale, du genre que les hommes ne pouvaient pas comprendre.

La preuve, par les ouvertures, il voyait tous ces gens prisonniers de l’oiseau d’acier qui bougeaient dans tous les sens. Chacun s’était saisi de ce qu’il avait trouvé à portée de main et qui auraient pu lui apporter une chance de salut. Il les voyait, la tête en bas, certains encore accrochés à leur siège, qui se passaient un gilet de sauvetage autour du cou. D’autres serraient de petites croix ; un autre encore avait préféré s’emparer d’un parachute. Une indécision totale s’était emparée de l’homme après qu’il se soit approché des hublots.” (Julien D. assure l’intérim de 008)


(Suite de l’histoire n°5) “« Je vous le dirai une fois que nous serons arrivés », répondit l’homme. L’atterrissage se déroula le plus normalement du monde, sans recours aux parachutes ou aux toboggans d’urgence, aucune de toutes les catastrophes que Maya imaginait régulièrement quand elle prenait l’avion. L’appareil s’arrêta tranquillement près un champ, de sorte que Maya s’imaginait difficilement qu’elle allait débarquer à Delhi. Elle se demanda où elle pourrait continuer tranquillement la conversation avec l’homme et commença à réfléchir au choix d’un hôtel.” (Juliette Sabbah)

lundi 20 février 2012

Episode 11


[Les cinq paragraphes ci-dessous appartiennent à cinq feuilletons distincts. Ces cinq paragraphes ne se suivent pas - mais font suite aux précédents épisodes des mêmes auteurs.]



(Suite de l’histoire n°1) “Elle reprend: "Le quatre se juxtapose au cinq pour indiquer un manque, une étape à franchir, peut-être une perte à surpasser." Il soupire discrètement. "Le quatre, c'est l'univers légal et froid des abstractions mathématiques. Le point du cinq en fait un visage, lui apporte une âme. Qu'est-ce que tu crois que cela signifie?" Pris de court alors qu'il rêvassait tranquillement à ses options pour le petit déjeuner, il inspire bruyamment.” (Charles M)



(Suite de l’histoire n°2) “- Oui! Le connaissez-vous?

- Je connais son école, à défaut de le connaître, lui. Tous les bacheliers de la préfecture de Shaoshe ont reçu cette clef quand un plan de rigueur décidé par Messire Chen a imposé la fermeture de leur école. Cette clef est une compensation: elle leur permet de dormir dans tous les monastères, même s’ils ne sont plus eux-mêmes rattachés à un monastère.

- Pourquoi leur monastère a-t-il été fermé?

- Un rapport commandé par Messire Chen avait conclu que le gongfu du scarabée n’était pas assez performant. Les poètes furent mis à contribution pour ridiculiser cet art ancien, le comparant tantôt à un éclair qui roupille, tantôt à un poisson couché sur une plaque chauffante. C’était une école trop vieille pour plier sous le vent mauvais: elle tomba d’un seul coup. Un matin, un greffier vint et, avec un pinceau plus grand que lui, traça cette proclamation sur le rempart extérieur de l’école du scarabée: “Ecole fermée. Boursiers: recevez votre congé! Bacheliers: recevez votre clef d’or! Maîtres: recevez notre reconnaissance! Signé: Messire Chen!”. Les économies obtenues furent consacrées à nourrir le trésor des fonctionnaires qui avaient rédigé le rapport.

Chan Li Poum n’écoutait déjà plus depuis un petit moment, son attention sincère ayant laissé la place à un ennui tout aussi sincère, et à l’intuition que ces boursiers devaient, quelque part, avoir mérité leur sort.” (David M.)



(Suite de l’histoire n°3) “Et je me suis réveillée avec cette étrange impression chevillée au corps que je venais de faire le plus triste des rêves, un rêve de mort, un rêve de pas finie. Une ébauche :

_ Au fusain ?
_ Une sanguine !
_ Montrez-moi...

La tête dans un étau comme si je l'avais plongée tout entière dans le réacteur d'un avion : hachée menu menu.

Je me souviens à peine de ce dont il s'agissait. Je crois que j'ai rêvé de mon ancienne vie. Ou tout du moins d'une partie de mon ancienne vie. Une vie dans laquelle je ne grandissais que par et pour le travail, un métier qui me tuait au fur et à mesure, une mesure qui étriquait dans un bocal, un récipient qui conscrivait, constrictor comme un serpent, un serpent mortel. C'était un cercle et dire qu'il était vicieux n'est que facile.
C'est qu'il m'en a fallu du courage pour ouvrir les yeux sur ma condition, en juger l'aliénation et encore plus pour décider d'en sortir. C'est pourtant ce que j'ai fait. J'ai démissionné. J'ai claqué la porte. Sans rien prendre de plus que ce qui m'était dû. Solde de tout compte, au revoir. Il n'y avait pas à se poser de questions. En un éclair. Merci, c'était bien, mais plus jamais.

_ Ne vous retournez pas.
_ Suis-je Thésée ?
_ Non, Cerbère.

Et embrasser sa nouvelle vie, vouloir y mordre à pleines dents. La vivre ardemment : qu'elle me consume, qu'elle me consume : elle me fascine !

Et je suis devenue paysagiste.” (Alban Orsini)



(Suite de l’histoire n°4) “... Mais ce n'était pas un piège de cristal, c'était un avion échoué, tourneboulé et partiellement en feu. Que ferait Bruce ? Que ferait Bruce à ma place ? — La réponse est en toi, petit scarabée, la réponse est en toi ! — Alors vous expirez un grand coup, et vous faites les vide. Oui, au milieu de cette apocalypse submergée par les flots, vous faites le vide : . Eureka ! L'éclair de génie tant attendu vous tira de votre état quasiment nirvanique, dont le constat en bonne et due forme eût pu vous faire passer d'un coup quatre ou cinq dan de méditation bouddhique. Entre le feu et l'eau, il y a toujours eu incompatibilité d'humeur. Vous n'étiez pas un poisson, c'était une certitude, mais au moins vous saviez nager. En revanche, votre expérience de viande à rôtir était plutôt limitée, pour ne pas dire nulle : tout au plus vous étiez vous un peu brûlé la main, un jour, en écrasant un mégot dans votre paume (mais ce n'était pas le moment d'essayer de vous demander pourquoi). Une rapide évaluation de vos chances de vous en sortir, calcul qui aurait une fois de plus prouvé la supériorité du cerveau humain sur la machine, si toute fois il avait pu être constaté en bonne et due forme, cette rapide évaluation vous révéla que vos chances de mourir étouffé étaient aussi grandes dans un incendie que dans un océan, mais que le feu comportait des risques supplémentaire, alors que prendre la mer ouvrait des chances de survie. Votre décision était prise, un chef était né. Vous hurlâtes "debout, moussaillons, debout, naufragés, écorchés, chair fumante ! l'eau seule nous libèrera : elle nous libèrera par la mort ou par l'air ! venez tous derrière moi, j'ouvre les portes du salut!" Nerveux, en dépit de votre inspiration quasi-prophétique, chantonnant encore la chanson de Brassens pour vous donner du courage, vous ouvrîtes la porte de l'avion... ” (008)



(Suite de l’histoire n°5) “L’homme frisé fit une légère pause, puis reprit tout en triturant machinalement son médaillon-scarabée : « Souvenez-vous, il y a quelques heures. Nous venions de dîner, et… » « Dîner, parlons-en », répliqua Maya. « Ce poisson infect m’est resté sur l’estomac ». « … et je dormais profondément. Enfin, du moins, en apparence. Les turbulences ont commencé et c’est alors que j’ai déclenché le bruit d’insecte ». Il appuya sur son scarabée. BZZZZZZZ ! Maya se boucha les oreilles. Pourquoi ce vrombissement lui rappelait-elle l’incendie ? Instinctivement, elle chercha son talisman dans son sac. « Vous avez encore bien des choses à m’apprendre ? », reprit-elle plus calmement, tandis que la voix de l’hôtesse priait tous les passagers d’attacher leurs ceintures en vue de l’atterrissage. ” (Juliette Sabbah)

samedi 18 février 2012

Page 2 (Juliette Sabbah)

[Compilation des épisodes de la semaine, formant la page 2 du texte de Juliette Sabbah]

Puis une loupe. Elle se baissa, s’empara du pied gauche du voisin toujours évanoui, retira la chaussure puis effectua une brève torsion du gros orteil. L’effet fut immédiat : l’homme ouvrit un œil, puis deux. D’abord vaguement éteint, son regard s’éclaira ensuite tout-à-fait. Il la fixa. « Le Boulier… ? » murmura-t-il, et encore quelque propos fleuris qu’elle ne comprit pas. C’était donc ça ! Le Boulier la suivait-il jusqu’ici ? Il lui suffisait d’avoir échappé à l’incendie… « Je ferais mieux de sortir d’ici avant que cet avion ne percute un immeuble » se dit Maya, constatant que l’appareil filait droit vers le sol. Elle se leva en tentant de conserver son équilibre.
Le jour s’était levé à l’extérieur et les passagers affichaient tous un air neurasthénique de condamnés résignés à leur sort. En un clin d’œil, Maya comprit que l’avion n’allait pas s’écraser, que ceci n’était rien d’autre qu’un avertissement du Boulier ; il la suivait donc comme une ombre maléfique. Après une rapide évaluation de la situation, elle décida de se rasseoir. Ce n’était pas le jour des superhéros et de toute façon, l’avion avait repris un rythme de croisière ; en bas de l’appareil s’étalaient des champs de fleurs, une rivière coulait sous un pont. Les gants et la loupe allèrent rejoindre, au fond du sac de Maya, sa lampe de poche et son jeu de clefs. Il fallait plutôt interroger le voisin qui la regardait avec une étrange fixité.
Maya prit donc son souffle et lâcha : « Ne me faites pas ces yeux sombres. Regardez, moi, je souris et pourtant, j’ai perdu ma maison dans un incendie, je risque de me retrouver à dormir à la belle étoile ou à habiter une tente. Après tout c’est vous qui m’avez parlé du Boulier. Souriez un peu, nous ferions mieux de coopérer. »
L’homme se déridait peu à peu, à mesure que l’avion entamait sa descente vers l’aéroport de New Delhi. Les passagers aux alentours semblaient avoir oublié l’épisode orageux ; comme si celui-ci n’avait été qu’un mauvais rêve. Un beau sourire flotta un moment sur ses lèvres. « Parlons donc du Boulier, avant que nous ne touchions terre », commença-t-il. Mais avant, je voudrais en savoir plus sur cet incendie ». Maya, qui commençait déjà à méditer à la manière dont elle pourrait aménager sa tente de réfugiée, revint à la réalité. « Parlons plutôt de ces mystérieux insectes » répliqua-t-elle. Elle avait fait mouche ; l’homme décrocha son médaillon en forme de scarabée, et l’ouvrit.
À l’intérieur, se trouvait un microscopique enregistreur de la taille d’un dé à coudre ; il suffisait à l’homme d’une simple pression des doigts pour déclencher un bruit d’abeille ou encore un tic-tac de minuterie. Maya le fixa avec curiosité et demanda : « Vous avez encore d’autres choses dans votre scarabée ? » Sans lui répondre, l’homme reprit : « Je pensais bien que ce bruit vous rappellerait quelque chose. Voilà des mois que je parcours le monde, à la recherche de la clé du mystère du Boulier. Je crois que vous pouvez m’aider »


(à suivre)

Juliette Sabbah

Page 2 (008)

[Compilation des épisodes de la semaine, formant la page 2 du texte de 008]


Auprès de mon arbre, je vivais heureux !" — Et soudain, ce fut comme une illumination, un éclairage mental qui eût fait pâlir d'envie à la fois Edison et Archimède : l'avion est sous l'eau, certes, mais pas forcément si profondément qu'il serait impossible d'en sortir ! Inutile de jeter l'éponge, d'abattre votre roi, comme on le fait aux échecs. Après avoir éteint votre voisine, vous hurlez aux passagers survivants "il faut sortir ! il faut sortir !" — Plus choix culinaire du requin sera grand, plus chacun aura individuellement des chances de s'en sortir. Comme l'avion est à l'envers, vous voyez des traces de pas au plafond. Plus tard, ce sera le moment d'enquêter sur les causes de l'accident, de comprendre comment la carlingue de l'avion a pu restée intacte malgré la violence du choc, plus tard ce sera le moment de décompter les morts et de fleurir leurs tombes. Pour l'instant, la question est de savoir comment survivre. Comment sortir de cet enfer. C'est alors que vous repensez à Bruce Willis dans "Un piège de Cristal"...
Quand se produit une apocalypse, le plus difficile est souvent de garder son calme. Le Veilleur plongea de nouveau vers l'immense objet sens dessus dessous que lui avait envoyé le ciel. Le Poisson-ami semblait lui aussi intrigué. L'objet aux couleurs chamarrés semblait avoir avalé de la lumière. Le Veilleur savait discerner, dans la nuit ou sous l'eau, les ombres malveillantes. Il connaissait le secret des fleurs, il avait hérité du savoir de l'Ancien, et l'initiation rituelle l'avait fait passé sur le pont qui mène au pays des Eveillés. Mais aujourd'hui, comme s'il était à la fois attiré et repoussé par la pierre magique, il était paralysé : pour la première fois, il avait devant lui un mystère qui semblait envoyé par Tanoué lui-même et dont l'Ancien n'avait rien dit. Il fallait pourtant bien prendre une décision.
Il n'y a qu'un seul dénouement réel, c'est la mort. Le reste, ce n'est rideaux et portes-fenêtres. Voilà ce que pensais Greta, dans l'espoir de garder prise sur sa tristesse, de s'arc-en-cielliser le coeur un chouïa. Les indiens disent bien qu'il ne faut faire sécher toutes ses pommes dans le même tipi. Tant pis, elle resterait attendre des nouvelles de Nils à la maison, elle ne courait de toute façon pas assez vite pour fuir son attente. Ca ne servait à rien de se masquer la face, quand l'inquiétude plante son dard, même le champion du monde de scrabble soupire.
C'était de ses souvenirs du monde inversé que le Veilleur tirait l'essentielle de sa sagesse. Il accédait à l'univers des ombres de son tipi, chaque nuit, durant son sommeil. Ses songes n'étaient pas de simple créations de son esprit, de pâles souvenirs des jeux et des querelles du jour. Ses songes n'avaient rien à voir avec les autres membres de la tribu du Tanoué : ils étaient une porte et avaient le pouvoir de renverser le monde du jour. Nul pourtant n'enviait ce pourvoir : il s'éveillait bouleversé, parfois euphorique, mais en général déprimé, et rien ne pouvait l'atteindre davantage que ses rêves. Il passait ensuite des heures, éteint, à essayer d'interpréter ce qu'il avait vu dans le monde inversé, des insectes qui volent, des insectes qui marche, rien ne venait au hasard. Mais c'était en général quand venait l'heure des procès, au moment où la chaleur de l'après-midi était sur le point de décliner, qu'il comprenait le sens de ses visions. Jamais les énigmes de la nuit n'étaient restées sans échos dans les querelles qui lui étaient soumise. Et, maintenant que la créature en feu lui offrait une nouvelles énigme, la plus terrible qu'il ait eu à résoudre, il se souvint de la flèche.
Igor chassa d'une tape de l'index la pièce de scrabble que le looping de l'avion avait envoyé dans sa narine. « A moins d'un coup de baguette magique, cela m'étonnerait que je survive à cette mésaventure », pensa t-il. Ce n'était pas pourtant pas qu'Igor esse des dons de voyance, il n'était pas extra-lucide, lucide, c'est tout. Ce qui était dommage, tout de même, c'est de ne pas pouvoir écrire une dernière lettre à ses proches, ni même un testament. Il allait être écrasé comme un insecte, quelque part au milieu de nulle part, il serait impossible à quiconque d'indiquer l'endroit de sa sépulture, pas plus que l'heure de sa mort. Tout au plus pourrait-on désigner un trajet ou une direction sur une rose des vents. Il deviendrait une probabilité de présence, rien de plus. Parvenir à l'accepter, voilà qui était la clé. Et même s'il n'y parvenait pas, le sol s'en chargerait pour lui.

... Mais ce n'était pas un piège de cristal, c'était un avion échoué, tourneboulé et partiellement en feu. Que ferait Bruce ? Que ferait Bruce à ma place ? — La réponse est en toi, petit scarabée, la réponse est en toi ! — Alors vous expirez un grand coup, et vous faites les vide. Oui, au milieu de cette apocalypse submergée par les flots, vous faites le vide : . Eureka ! L'éclair de génie tant attendu vous tira de votre état quasiment nirvanique, dont le constat en bonne et due forme eût pu vous faire passer d'un coup quatre ou cinq dan de méditation bouddhique. Entre le feu et l'eau, il y a toujours eu incompatibilité d'humeur. Vous n'étiez pas un poisson, c'était une certitude, mais au moins vous saviez nager. En revanche, votre expérience de viande à rôtir était plutôt limitée, pour ne pas dire nulle : tout au plus vous étiez vous un peu brûlé la main, un jour, en écrasant un mégot dans votre paume (mais ce n'était pas le moment d'essayer de vous demander pourquoi). Une rapide évaluation de vos chances de vous en sortir, calcul qui aurait une fois de plus prouvé la supériorité du cerveau humain sur la machine, si toute fois il avait pu être constaté en bonne et due forme, cette rapide évaluation vous révéla que vos chances de mourir étouffé étaient aussi grandes dans un incendie que dans un océan, mais que le feu comportait des risques supplémentaire, alors que prendre la mer ouvrait des chances de survie. Votre décision était prise, un chef était né. Vous hurlâtes "debout, moussaillons, debout, naufragés, écorchés, chair fumante ! l'eau seule nous libèrera : elle nous libèrera par la mort ou par l'air ! venez tous derrière moi, j'ouvre les portes du salut!" Nerveux, en dépit de votre inspiration quasi-prophétique, chantonnant encore la chanson de Brassens pour vous donner du courage, vous ouvrîtes la porte de l'avion...



(à suivre)

008

Page 2 (Alban Orsini)

[Compilation des épisodes de la semaine, formant la page 2 du texte d'Alban Orsini]


Il y a de nouvelles traces de pas _ deux mois pleins aujourd'hui, je continue de compter_ et il fallait être très observatrice comme moi pour les déceler tant ils prennent de précautions depuis qu'ils savent que je sais qu'ils savent. Ils proviennent de mon ancienne vie, j'en suis désormais persuadée. Je l'ai écrit sous une pierre ("Vous provenez de mon ancienne vie") et la pierre a disparu. Elle a été remplacée par une tortue mais je suis cauteleuse et pas trop idiote alors les permutations grossières...
"Vous provenez de mon ancienne vie", j'ai voulu l'hurler, mais mes cris, pour des raisons qui échappent à ma raison, meurent toujours et encore au niveau de la glotte.
Il existe une justice pour tout et pour tous : que croient-ils ? Qu'ils ne payeront pas pour ce qu'ils ont fait et ce qu'ils font ? Ils m'observent, ils nous observent. Au-delà des traces de pas, il y a l'impression constante d'être épiée, scrutée, et les autres signes plus subtiles comme des oiseaux qui passent effrayés ou bien des fleurs étrangement couchées comme si quelqu'un les avaient dérangées dans leur croissance. Ils rejettent le développement et cela sous n'importe quelle forme. Ils s'opposent à l'apprentissage ainsi qu'à l'érudition. Ils proviennent de mon ancienne vie, j'en suis persuadée

("Vous provenez de mon ancienne vie") :

j'ai reconnue une de leurs odeurs, celle de David Lhomme, mon ancien directeur financier. Son parfum ambré ne me trompe pas. Je n'ai jamais supporté son parfum ambré. Je le lui ai toujours dit : "Je ne supporte pas votre parfum ambré que je ne supporte pas". Il est bien ici avec moi. Il doit y avoir une tour, une guérite, depuis laquelle ils étudient mes faits et gestes. David Lhomme m'y scrute et il s'asperge de son parfum ambré que je ne supporte pas. Ce petit pont d'ailleurs ne me parait pas net. Il cache quelque chose, quelque pièces secrètes depuis lesquelles ils élaborent des tests. David Lhomme est fourbe et l'a toujours été... Il est le genre d'homme à se cacher dans les pièces secrètes d'un pont menteur. La survie en forêt n'est pas si douce: il me faut trouver à m'échapper au plus vite. Si vous lisez ceci, vous savez ce que je dois faire.
Je me suis réveillée au beau milieu de la nuit. Mes draps et ma nuisette étaient trempés et je me sentais mal à l'aise, comme très au bord d'une nausée qui ferait l'équivalent d'un précipice (sombre, sombre). Imaginez les rebords tranchants de pierres qui vous attendent en dessous et l'accueil qu'elles vous feront. Imaginez la fête. Imaginez les bruits qu'elles émettront dans le ressac d'une petite rivière poissonneuse et excavez-les comme des tombes en marbre si nécessaire pour les aiguiser, puis les replacer. Mettre au four.
Un cauchemar des plus horribles avait corrompu ma nuit à la façon d'une chaleur détestable qui empêche de dormir : il y était question d'une forêt, de fleurs abattues et de survie _ je ne sais plus trop tant les rêves sont rendus flous par la gangue inconsciente. Tout juste me souviens-je de l'impression d'être épiée, qu'une ombre menaçante planait sur moi comme un corbeau ou tout autre animal nécrophage. Il y avait un pont aussi, un pont monstrueux qui attirait mon regard : l'aimant déplace la limaille. Sous ce pont existait une société secrète des plus pernicieuses qui vivait à l’abri des regards et de la vie même. Je me suis levée, l'étrange sentiment d'être engourdie, et j'ai bu un verre d'eau en espérant que. Ouatée. Boiteuse. Sans rien pour m'accrocher : un tournis volubile. Le rebord de l'évier en canne sinon je tombe et me fracasse. Ma langue s'est peu à peu décollée de mon palais pâteux. Puis je me suis recouchée : il m'a fallu un certain temps avant de retrouver la sérénité nécessaire à l'endormissement. Lorsque le réveil à sonner, j'avais l'impression de ne pas avoir dormi. Je ne voulais plus quitter mon lit _ cocon _ mais pourtant il le fallait. Je me suis descendu trois cafés très serrés avant de me décider à partir et rejoindre les cloaques nauséabonds et moites des couloirs du métro. Un peu avant mon arrivée au bureau, j'avais un message de mon directeur financier David Lhomme qui me disait : "Tu es en retard". Je l'aurais bien tuer pour ce message.
La journée s'en est suivi comme à son habitude : harassante et plate. Non content d'aspirer une partie de mon temps dans des transports en commun infernaux, mon travail m'accapare en pompant la quasi entièreté de mes forces vives pour en faire _ et bien_ je sais pas trop. J'imagine un pull tricoté à partir de mon temps ou bien une de ces choses rembourrées que l'on place au niveau des portes pour stopper les courants d'air. Un pot à stylo thermoformé en énergie de moi. Ceci est mon énergie de moi-même, ça vient de moi.

J'aime mon travail, là n'est pas la question, mais j'ai parfois l'impression qu’il est bien trop présent. Qu’il monopolise un peu trop mon être et que ce dernier pourrait être utilisé à meilleur escient. Pour créer notamment. Ou profiter pleinement d’une nature qui serait silencieuse et poétique comme une heure. Et puis il y a David Lhomme, mon directeur financier et son atroce parfum ambré qui l’accompagne en aura nauséabonde. Quelle mouche l’a donc piqué ces derniers temps pour qu’il s’avère à ce point imbuvable ? Un jour avenant, un autre irascible : il vient d’une planète, celle des gens imbuvables. Parfois, je regarde mon presse-papier qui a la forme d’une tortue et je m’imagine lui ouvrir le crâne avec. Ce presse-papier est très lourd : il a des miracles. Seuls arc-en-ciel dans ma journée, les messages de ma fille, adorable, qui me demande des choses de fille mignonne. Le week-end dernier, elle a construit une cabane dans le jardin, juste à côté de la maison. À la fin de la journée, elle était déjà envahie par les guêpes qui avaient décidé d’en faire un refuge. Elle m’a regardé et m’a dit : « Les guêpes ont une maison maintenant » ce à quoi j’ai répondu : « non, les guêpes sont comme les hommes : elles ne sont bien nulle part. Elles n’ont pas de maison et sont seules, si seules. Elles ne vivent que quelques saisons. Elles sont déjà mortes ». Et nous avons beaucoup ri."
Il y a les cafés qu'on ingurgite tout au long de la journée au bureau pour se donner du courage. Les bonjours polis, les saluts courtois, les hochements de tête, les sourires "oui, oui, je t'ai bien compris", les sonneries tonitruantes du téléphone, les sautes d'humeur des uns et des autres avec lesquelles on se doit de compiler , les courses dans les couloirs, les remarques que l'on se prend en plein cœur comme une flèche et qui vous font mal, comprendre les ordres, exécuter les ordres, donner des ordres à son tour, courber l'échine, être malléable, ne pas avoir de sens critique, être un mouton _ leçon n°1 _ apprendre à être con, être animal, vénal, serrer des mains pour faire bien _ des serres des sabots des ongles _ être courtois, être vil, être bas, tirer profit, s'adapter, être vicieux, être une balance s'il le faut _ serpent _ savoir tirer parti, profiter, s'insérer, flatter, laper, flagorner, caresser, malaxer, humidifier, la paresse et l'envie de tout foutre en l'air, de tout jeter par la fenêtre, voire virevolter un peu dans l'air et dépasser quelques tours, l'envie de foutre le feu, l'envie de sauter, bien peu proprement....
La pause déjeuner : engloutir un mauvais sandwich _ ce n'est pas de la salade, ce n'est pas du pain, ce ne sont pas des tomates, ce n'est pas du fromage, ce n'est pas un tranche de jambon _ le soda par dessus, le dessert calorique sans goût, sans saveur, sans rien, de la crème, de la crème, du sucre, du sucre, consomme, consomme, consomme, vas-y, lèche tes doigts, il en reste _ sucre glace, gélatine, os de porc _ cartes de fidélité, cumul de points, gagner un nouveau sandwich tous les dix tampons, sourire extatique de la boulangère_ quand ce n'est pas le repas stratégique avec quelques clients de choix _ gras, abondance, vin, pain, gras, abondance, vin, pain, gras _ se bâfrer, c'est stratégique : on apprend ça en école de communication. Manger avec appétit, ça dit : "Bon vivant, honnêteté, rassurant" puis "signature de contrat, accolade : nous sommes si amis" pour après : "argent, créance, contentieux" pour "consomme, consomme, consomme, vas-y, lèche tes doigts, il en reste". Crédits. Surconsommation, leçon n°2 : "ne plus être un simple mouton mais être un BON mouton". Évaluation.
Quand l'après-midi tout recommence, tu trouves ta vie sordide tu veux manger des salade biologiques à base de fenugrec germé pour le restant de tes jours et là-dessus David Lhomme vient et te dit : "il faut qu'on parle tous les deux", tu repenses à la fenêtre et à tout ce qu'elle pourrait faire et puis tu as toujours été très attirée par le vide. Et tu as envie d'être ailleurs.
"Il faut qu'on parle tous les deux, il font qu'on parle de notre fille...".
Et tu as envie de te réveiller ailleurs, dans une forêt...
En école de communication, tu apprends une somme colossale de notions qui te seront très utiles pour te repérer dans un monde où tout va de plus en plus vite et dans lequel on ne peut plus se permettre de ralentir. Il est en effet primordial d'y être le plus performant possible tant faire l'impasse sur l'information peut te mettre au ban de la société. Ainsi, en école de communication, tu apprends _entre autre_ à te familiariser avec les perspectives d'internet et du e-commerce, le marketing digital et le social média. Tu acquiers les bases de la conception, la rédaction, la création publicitaire ainsi que de la régie et de la stratégie média, connaissances plus qu'importantes pour évoluer dans ce milieu qui, s'il est exaltant, fourmille de pièges.
Ce qui est intéressant dans une école de communication telle que l'INSCAMA, c'est que tu peux réaliser une cinquième année en alternance dans une entreprise française ou bien étrangère : la couverture s'effectue alors par la biais d'une convention de stage classique, d'une convention de stage alterné ou d'un contrat de professionnalisation. Cette alternance te permet non seulement d'obtenir un diplôme de communication reconnu mais également de mettre à disposition une expérience professionnelle qui n'est pas à négliger sur un CV. Les entreprises de communication sont en effet avides de recruter des jeunes diplômés déjà formés et très au fait de la réalité du marché et des enjeux qu'il implique.
C'est l'INSCAMA qui m'a permis, de manière personnelle, d'intégrer une des plus grandes agences de média parisiennes : j'accompagne depuis quelques années maintenant de grandes marques dans la conception et la mise en application de leurs stratégies de moyens. Je réalise également leur médiaplanning et assure leurs achats d'espace. Pour ce faire, j'utilise ce qui se fait de mieux en matière d'outils d'expertise média et achat. De manière plus étendue, j'assure également des missions plus commerciales et je suis devenue une alliée à part entière pour de grands groupes tels que MALONE CORP, DASSIERTY ou encore EXTRADEK.
En d'autres termes, l'INSCAMA s'est avérée être pour moi une véritable clé pour entrer dans la vie active ainsi qu'un coup de baguette magique réel pour me permettre d'évoluer rapidement et être reconnue pas mes pairs.
Je répondrai à toutes vos questions sur l'INSCAMA et de manière plus générale sur les métiers de la communication ici-même sur ce forum et cela dès demain et pendant une semaine, de 9h à 18h.



(à suivre)

Alban Orsini

Page 2 (Charles M.)

[Compilation des épisodes de la semaine, formant la page 2 du texte de Charles M.]

"Neuf!" s'exclame-t-il à moitié fasciné par son sens aigu de l'évidence. "On s'en fout complètement" répond-elle, de toute évidence un peu moins fascinée que lui. "Je ne cherche que la force picturale du point, et ne regarde que sa direction. Par exemple, ce six parallèle à nous et ce trois dont le tracé le croise à peine figurent une empreinte de pas. Ou bien tout autre chose. Il te faut envisager ça comme du marc de café; essayer de lire les figures sous les points." Il tente vaguement de se défaire de son air perplexe.
"Tu veux pas un massage plutôt?" tente-t-il, projetant soudain une confiance complètement injustifiée. A peine a-t-il parlé que le grattement feutré reprend de plus belle dans l'angle de la pièce. Elle ne semble pas s'en préoccuper, pas plus que de lui, figée dans la contemplation des deux petits cubes sur le parquet. Il se demande ce qu'elle peut espérer y voir de plus, quelles figures prophétiques se détacheront de leur configuration géométrique pour venir animer brièvement son regard triste.
Elle lance à nouveaux les dés, promesses de rires, ou de pleurs, faites à la va-vite par un shaman d'opérette. Nature et civilisation lui sont également étrangères à cet instant, quand les cubes rebondissent et l'éloignent de lui, qui sent bien qu'il n'a été invité à jouer que parce qu'elle avait du promettre à quelqu'un de mieux aimé que lui qu'elle ne jouerait plus toute seule. Le vrombisssement lui paraît de plus en plus fort et détourne son regard vers l'angle de la pièce, où il n'y a rien, alors qu'il ne voudrait regarder qu'elle.
Les dés forment à nouveau un neuf: quatre et cinq. "Il faut voir ceci comme un tarot, dit-elle. Ce n'est pas un jeu comme on peut jouer aux indiens, aux échecs ou même au théâtre." Elle lui parle sans lui faire attention, concentrée sur les dés comme sur deux petits insectes dont il lui reviendrait de décider la vie ou la mort.
Il jurerait avoir vu quelque chose traverser la pièce. Sa montre indique une heure qui n'existe pas. Une goutte froide descend son visage. Elle observe les dés avec une intensité que tout le chaos du monde ne ferait pas dévier.


(à suivre)

Charles M.

Page 2 (David M.)

[Compilation des épisodes de la semaine, formant la page 2 du texte de David M.]

La prédiction de Pieds Nuageux eut tôt fait de se réaliser. La nuit tomba alors que la muraille extérieure du monastère demeurait invisible. De peur de se perdre, les deux compagnons de voyage s’arrêtèrent et cherchèrent un abri. Ils firent la découverte d’une cabane abandonnée que les plantes avaient envahie. Chan Li Poum s’endormit vite, les bras toujours engourdis par la rossée qu’il avait reçue. Il rêva de son avenir au monastère. D’abord, il triompherait sans peine de l’impitoyable sélection, destinée à écarter ceux qui ne seraient pas dignes de l’accompagner dans son apprentissage. Il se faisait fort de traverser sans peine toute épreuve, qu’elle fît de force, d’agilité ou d’habileté.

Notre héros sourit dans son sommeil, songeant aux victoires qui paveraient sa route: l’éveil à vingt ans, la bouddhéité à vingt-deux - le statut de suprême à vingt-cinq. Il inspirera la terreur aux novices, l’envie aux puissants. Viendrait ensuite le temps de sortir de sa province pour passer les examens impériaux avec leur cortège de matières ingrates: botanique, ébénisterie, aqueduquerie - sujets dont il ignorait tout et dont il était sûr de tout connaître sous peu. Il était encore à rêver quand le jour parut et qu’il dut abandonner à regret cette vision merveilleuse.

Pieds Nuageux, son visage grave penché sur lui, le secouait par l’épaule. Le soleil était déjà haut dans le ciel. Le moine avait déjà emballé ses effets et lui tendait une mangue, dont Chan Li Poum fit son repas. Ils abandonnèrent leur cabane et reprirent leur route. Le moine tourna vers notre héros sa figure étonnée: “Où as-tu appris le gong fu de la guêpe? Je ne savais pas qu’on l’enseignait encore. L’effondrement du royaume des Lin a dispersé tous les maîtres de cet art ancien.”

Chan Li Poum demeura interdit un instant. Il croyait que le gong fu de la guêpe dominait en tous lieux - se serait-il trompé? Il se reprit très vite, se rassurant en regardant le moine. Que pouvait donc bien savoir ce mendiant? Il l’avait certes vaincu, mais c’est parce qu’il s’était laissé surprendre. Il répondit: “Je viens du district de Chaoyang, d’un petit village de fermiers qui n’a pas de nom - mais qui forme depuis toujours les plus grands maîtres. Zao Zao et Yin Huang-Lee sont nés chez nous. Et tous pratiquent le gong fu de la guêpe.” Le moine ne dit rien. Chan Li Poum continua: “La gouverneur a nommé chez nous un juge corrompu, l’infâme Lee. Il nous écrase d’impôts et impose à chaque famille de donner un fils à son armée. Seuls sont dispensés ceux qui sont lauréats d’un concours de fonctionnaires. Voilà pourquoi je cherche à rejoindre Shangri-La, pour y préparer les concours impériaux”.

Notre héros attendait une réponse, mais les hommes marchèrent longtemps en silence. Pieds Nuageux finit par se tourner vers Chan Lu Poum:

“- Et crois-tu que ces concours mettront fin à vos soucis? Pourquoi ne chassez-vous pas ce juge? Le moine soupira, regarda devant lui, et changea de sujet.

- Et ton gong fu du scarabée, d’où le tiens-tu?

- Un voyageur a séjourné chez nous et nous a proposé de payer son logement en leçons de gongfu.

- A quoi ressemblait ce voyageur?

- C’était un original, qui dormait tout le temps mais qui, quand il était éveillé, faisait sans cesse des grands bond,s proposant son aide à chacun.

- Portait-il une clef autour du cou, ce voyageur?”


(à suivre)

David M.